Yvonne Harrer : une vie à la ligne (Le Pays du 23 novembre 1999)

Pendant plus de trente-cinq ans, jour et nuit, Yvonne Harrer a veillé sur les passages à niveau de Bourogne puis de Morvillars. Portrait d’une femme de devoir ou comment bien garder la ligne.

« Le train, on s’y habitue très vite ! Les voitures aussi, moins vite ! » Cette double affirmation est énoncée avec une ferme conviction et un sourire franc et entendu. Elle sait en effet de quoi elle parle, Yvonne, qui depuis 75 ans vit dans une maison de garde-barrière, à la croisée d’une voie et d’une route, confrontée à une nuisance, comme on dit aujourd’hui, qui ferait grincer les vertes dents de l’écolo le moins antison.

Et pourtant, elle ne regrette rien Yvonne et, à 82 ans, pour rien au monde, elle ne quitterait sa petite maison lovée entre rail et chaussée, la maison du garde-barrière de Marie et Yvonne.

La rencontre

Marie, c’est la maman d’Yvonne, une mère qu’elle n’a jamais quittée depuis ce jour de 1917, où Marie a mis au monde Yvonne. « Je suis issue d’un coup de canon », plaisante Yvonne. Originaire de Neuchâtel en Suisse, mais bénéficiant de la double nationalité, René Leprince, le père, a tenu à servir dans l’armée française. Un vœu largement exaucé par trois années de service auxquelles s’ajoutent quatre années de guerre. Comme ses camarades des combats, René sort très marqué de la Grande Guerre. Mais, compensation du destin ou simple chose de la vie, cantonné en Alsace à Dannemarie, il rencontre et épouse Marie.

Le chemin de fer

La guerre terminée, René et Marie Leprince entrent à la compagnie des Chemins de Fer de l’Est. René travaille sur la voie, Marie est garde-barrière, responsable du passage à niveau aménagé au croisement de la voie Belfort-Delle avec la départementale 20 qui relie Bourogne à Charmois. La maison des gardes-barrières est isolée, en pleine nature. Seul le passage d’une dizaine de trains par jour et de quelques voitures par semaine rompt le silence.

« Mais on n’avait pas peur à l’époque », précise Yvonne que sans appréhension, quatre fois par jour pendant sept années, use des paires de sabots pour parcourir le kilomètre qui séparer la maison de l’école de Charmois.

A 13 ans, accompagnée par son institutrice Madame Meister, elle passe le certificat d’études à Belfort. C’est avec la communion en l’église de Froidefontaine, un des grands moments de l’enfance d’Yvonne la piétonne.

Le travail

L’année suivante, à 14 ans, elle travaille dans une biscuiterie à Belfort. Chaque matin, elle prend le train à Bourogne, pour gagner la petite usine de la rue du Comte de la Suze. « Je m’y plaisais bien. On fabriquait de tout, des éventails, des petits beurres, des cigares, des pains d’anis, des bretzels. »

Mais on est dans les années trente. La crise frappe durement les petites entreprises. Yvonne licenciée, retrouve du travail chez Gillet-Lafond. Petite main, elle retouche, faufile, coud.

En 1935, le décès de René le père est un terrible coup pour la famille. Mais Marie fait face. 1936 est au contraire une bonne année. Le Front Populaire révolutionne la condition ouvrière. Conséquence concrète de la semaine de 40 heures, Marie ne peut plus, ne doit plus assurer jour et nuit la garde du passage à niveau.

Les portes

Deux personnes étant désormais nécessaires, la compagnie propose l’embauche d’Yvonne qui, à 18 ans, entre après son père et sa mère, dans la grande famille des cheminots Co-responsables du passage à niveau, Marie et Yvonne se partagent la besogne. Le travail est simple. Avant chaque passage de train, il faut tirer les portes blanches qui coupent la route et protègent la voie. A cette époque, il n’y a pas encore de barrières. Les deux femmes sont averties par la sonnerie d’une grosse cloche en bronze. Côté Belfort, elle est actionnée par le chef de gare de Meroux, côté Delle par le chef de gare de Morvillars.

A la tombée de la nuit, les portes sont fermées. Par sécurité, elles sont éclairées par une grosse lanterne rectangulaire aux faces colorées. En rouge, vert, jaune et blanc. Très lourdes, il faut régulièrement les alimenter en pétrole fourni par la compagnie.

La nuit, la circulation des trains est limitée. Quant aux voitures, elles sont encore peu nombreuses. Mais leurs rares passages obligent la garde-barrière à se lever pour ouvrir et fermer les portes. « Certaines nuits, celles du samedi au dimanche, étaient agitées» se rappelle Yvonne. La demoiselle est alors fort mignonne et des messieurs en voiture se font un malin plaisir d’emprunter plusieurs fois la route départementale, histoire de la tirer du lit.

Les passages

L’astreinte est le côté ingrat du métier. Pas question de quitter la maison une seule minute. Car même si le passage des trains est régulier, il y a souvent des machines haut-le-pied ou des convois non prévus. « De toute façon, on n’aurait pas pu s’absenter, on était consciente que des vies étaient en jeu. » Alors, on s’arrange, on s’adapte. Le passage de commerçants ambulants, l’épicier Prenet, le boucher Chapuis, le boulanger Sudan limite les sortes au strict nécessaire.

C’est aussi l’occasion de tailler quelques bavettes et de rompre la solitude. Mais l’isolement ne pèse pas, ne compte pas. Le passage des trains s’accompagne d’un geste amical, d’un sourire au mécanicien. Certains saluent d’un strident coup de sifflet de leur machine. « Foulard rouge autour du cou et lunettes au vent, ils étaient plus sympathiques que les conducteurs d’aujourd’hui, enfermés et invisibles dans leur cabine. » Bêcher, planter, sarcler, biner, récolter, nettoyer le grand jardin attenant à la maison est également une occupation quatre saisons. Isolée, la maison ne bénéficie d’aucun confort, ni eau courante, ni électricité. On s’éclaire à la lampe à huile et tous les jours on remonte, à la manivelle, seau à seau, l’eau du puits.

La guerre

Les jours s’écoulent, calmes, jusqu’à la guerre. En 1941, la vie d’Yvonne prend un nouveau tournant. Elle épouse Jean Harrer et donne naissance à une fille, Françoise. Malheureusement, Jean décède seize mois plus tard.

En 1944 les combats de la Libération font rage dans le sud du Territoire. Par prudence, Marie, Yvonne et Françoise quittent leur maison. Une sage précaution, puisque tiré par les Allemands depuis la rive nord du canal, un obus transperce la toiture. Côté voie, plus besoin d’être de garde, le trafic ferroviaire est interrompu, de nombreux ponts ayant sauté. Il faut attendre mai 1945 et la fin de la guerre pour que la situation redevienne normale.

Marie qui a appris que le passage à niveau de Morvillars était sans gardienne, postule et obtient satisfaction. Marie, Yvonne et Françoise quittent alors définitivement la petite maison de la route de Charmois et emménagent à Morvillars dans une maison plus spacieuse et moins isolée.

La même année, Yvonne épouse son beau-frère, cheminot et prénommé René comme papa Le prince. Pour Marie la grand-mère, le temps est venu du dernier passage. En 1951, elle quitte définitivement la voie et laisse à Yvonne le soin de monter la garde.

Les barrières

Les barrières ont remplacé les portes et Yvonne joue désormais des manivelles. Des treuils assurent la descente puis la montée des lourdes barrières. Corps penché puis redressé, bras tendus puis pliés, chaque passage de train nécessite un double et usant effort.

Autre changement, la grosse cloche en bronze a disparu. A sa place, une sonnerie stridente retentit, déclenchée directement par le passage des trains.

Si la ligne est la même, le travail est plus intense qu’à Charmois. Toute proche, la gare de Morvillars est très active et la circulation sur la route nationale Belfort-Delle est dense. A plusieurs reprises, des conducteurs maladroits ou trop pressés enfoncent les barrières, heureusement sans victimes à déplorer.

Plus question non plus de fermeture de nuit. Yvonne est à son poste 24h sur 24. Certes, elle a droit à des congés. Des remplaçants envoyés par la SNCF s’occupent alors des barrières. Une guérite leur sert d’abri, mais si Yvonne est présente, ils sont naturellement accueillis à la maison.

La retraite

Entre rail et route, 25 années s’écoulent encore jusqu’en 1972, année où la ligne Belfort-Delle est automatisée. Installées le long du rail, des pédales déclenchent la montée puis la descente des barrières. Pour Yvonne, c’est la fin de tour de garde. Parfois, l’automatisation est défaillante. Les barrières sont bloquées. Les automobilistes s’impatientent, klaxonnent. « On vous regrette » lancent les habitués.. Yvonne apprécie. C’est vrai que malgré la pénibilité de sa tâche, elle a toujours gardé sourire et bonne humeur communicative.

Les voyages

Yvonne apprécie mais elle ne regrette rien. A 80 ans passés, elle est toujours installée dans sa maison de garde-barrière et elle cultive toujours son jardin.

Elle fréquente avec assiduité le club de l’âge d’or de Morvillars mais surtout, elle voyage. Yvonne toujours en garde, Yvonne qui a vu passer sans les prendre des milliers de trains, Yvonne tient aujourd’hui sa revanche : « Tous les deux ans, j’ai envie de faire de l’avion », avoue-t-elle avec un faux air contrit.

Et l’ancienne garde-barrière ne lésine pas. D’Egypte au Québec, de la Floride à La Réunion, elle a déjà visité une quinzaine de pays. Et la liste n’est pas close. A 82 ans, la mamy Yvonne et ses yeux bleus et malicieux sont prêts à repartir , histoire de voir une nouvelle fois ce qu’il y a… de l’autre côté de la barrière.

René Grillon - Journal Le Pays - 23 novembre 1999

Yvonne Harrer (1917-2008)

Date de naissance : 14 août 1917

Date du décès : 12 juillet 2008

Elle est restée au PN 15 durant 60 ans, elle est partie en maison de retraite à Beaucourt à l'âge de 88 ans. Elle y est restée 3 ans. Elle s'y plaisait beaucoup et participait à toutes les animations avec plaisir. Elle aimait tous les jeux de société et particulièrement la belote et le tarot en famille.

Démolition de la maison du garde barrière - 7 avril 2016

La démolition de cette maison, qui faisait partie du patrimoine et du décor de Morvillars, a fait mal au cœur aux anciens.

Le plus dur, c’est pour Jean-Marie Harrer et sa sœur Françoise, qui ont passé leur jeunesse dans cette maison. En effet, leur maman Yvonne a été garde barrière depuis 1945 jusqu’au moment de l’électrification en 1972, mais est restée dans la maison jusqu’en 2005.

La maison garde-barrière

Les 2 photos ci-dessous ont été prises le 24 mars 2016 (Photos : Jean Michelat)

Maison garde-barrière / Démolition – avril 2016 (Photos : Jean Michelat)